Rêve noir
Des draps de soie anthracite, comme des perles de Polynésie, au milieu du lagon le lit, puis une salle de bain, un cheval blanc, tableau de Gauguin, oreillers, traversin brillants, des lignes de mouvement dans ce tissu comme le trait de dessin sensuel d’une Bugatti, une Royale rescapée des années trente, un tableau de Lola Lemptricka au-dessus d’une coiffeuse dans le boudoir attenant.
Un lit mi-bois mi-métal posé sur ses pattes de griffon, des tentures de voile gris perle tombant d’un ciel plafond garni de nuages du blanc au sombre, un parterre de marbre couleur lave du volcan, le Stromboli isolé sur son île, un foulard de satin délaissé au sol, puis un calme étrange.
Des murs peints, des paysages, du trompe l’œil et des glaces, des ruines, des murs de château surchargés de feuillage, un âge ancien au-delà de l’Oural, une coupole centrale au-dessus du lit, au milieu des nuages, au départ de la nébuleuse des tentures.
Des miroirs, beaucoup de miroirs et des icônes, une vierge et des saints dans une chambre fantastique hors d’âge, où se mélangent l’or et le noir.
Aux quatre coins de la pièce des statues, des nus antiques.
Un balcon terrasse, les immenses fenêtres grandes ouvertes, au sommet de la tour de briques roses et de bois de cette villa fin dix neuvième, un pin géant pour plus proche voisin et à l’horizon rien d’autre que la mer, le bleu azur au levé du jour orange d’un soleil qui renaît…
Une villa splendide au beau milieu d’un parc immense, des essences rares, des glycines géants recouverts de fleurs qui embaument le jardin tout entier.
Un ficus géant et ses lianes, des arbres du Voyageurs et des fleurs, jasmin et roses par centaines. Une demeure de milliardaire, louée pour une nuit, une seule nuit mais à un prix dérisoire.
Une simple annonce dans le journal, cela ressemblait à une plaisanterie ou cela recelait une proposition indécente. C’était à peine croyable et jusqu’à inquiéter, il était précisé que seule une femme pouvait répondre. Contre toute attente il n’y avait qu’une seule condition à ce prix, peu importe qui vous accompagnait, vous n’aviez aucun compte à rendre au bailleur sauf s’engager à appliquer cette maxime de Cioran : « Je rêve d'un confesseur idéal, à qui tout dire, tout avouer, je rêve d'un saint blasé. »
Imaginez donc les dix-neuf pièces, le parc, même l’auto, tout ce que renfermaient les placards, la cuisine, la cave, tout était votre du moment que vous veniez le plus naturellement du monde y vivre un grand moment de désir dont l’apothéose serait la confession. Même le personnel était à votre disposition. Il va de soi que ce confesseur c’était l’annonceur. Etait-il Dieu ou Diable d’offrir ce lieu si facilement au commun des mortels ? Tentation ou délectation, ou les deux ?
Il offrait sa demeure comme d’autres offrent leur corps pour quelques billets, ce prince hongrois, trop riche trop puissant, trop blasé pour désormais opposer seul le vice à la vertu et en recueillir la jouissance… Toujours son esprit s’égare à l’Est, vers ces terres, cette culture où l’Occident se mélange à l’Orient.
Il lâche les lignes droites pour les courbes, les arabesques. Du classicisme, il n’a que faire. Il aime le chant de la Moldau et du Danube, il est né avec la nostalgie d’une autre époque lorsqu’il était impossible de voir le monde sur un écran mais simplement permis de l’imaginer.
Il aime rêver, laisser son esprit vagabonder, s’égarer aux confins de sa mémoire. Il aime le beau qui fait pleurer autant qu’il fait boire. Il sait pleurer uniquement pour l’art, la vie ne le touche plus.
Le noir, le blanc, les extrêmes, l’exubérance furent son terrain, le silence parfois son territoire, la mer toujours son avenir : il a toujours admiré sa solitude, elle lui ressemble. Les belles demeures chargées de passé nichées dans la verdure sont son perpétuel présent avec quelques appartements deux ou trois hôtels particuliers dans des capitales de par le monde.
Il connaît chaque pays ainsi il n’a plus vraiment de chez lui, d’ailleurs il est lui-même une création de l’exil, sa famille a fuit le communisme, il est resté en partance, à surveiller chaque heure du jour ou de la nuit les mouvements de ses capitaux autour du globe comme un orphelin affamé de l’essentiel, l’argent il l’a, il n’a jamais vraiment connu que ça.
Il n’a pas de réelle patrie, son pays il le vit en imaginaire des histoires racontées de sa grand-mère sur ses pairs. La femme ne sait pas plus qui il est et ce qui l’attire là-bas mais ce n’est pas lui. Lui, ce pourquoi il a longtemps vécu, c’est le baroque sulfureux et sensuel, cette luxure au milieu des icônes, il ne vivait que pour ça et les femmes qui se partageaient alors sa peau lui laissaient des heures durant la volupté de leurs péchés dans les battements de son pouls comme s’il y coulait un sang vice versa vice vertu.
Comme il aimait ça ! Séduire, faire succomber, il n’était jamais ingrat, il ne trouvait pas l’amour, il ne le trouva jamais, il avait su se contenter du plaisir, il n’aimait que la chasse, il tenait ça des ses ancêtres, l’éternel recommencement, son lit n’était qu’un passage.
Sa jouissance unique de ses partenaires se prolongeait par les ébats qu’il filmait à leur insu et qu’il gardait pour les revoir et les consommer à nouveau, seul, cette fois. Il ne se lassait jamais de revoir les regards de ses partenaires dans les premiers comme les derniers instants. Il était son meilleur spectateur, mais s’il pouvait retirer de l’émotion de l’image, il savait qu’il lui était impossible de ressentir à nouveau quelque chose avec la même femme. Quelque chose comme une malédiction, une errance collait à ses veines. Il était alors jeune, il était très beau, d’une élégance naturelle, il se laissa même tenter par son propre sexe, il épuisa toute forme de jouissance buvant la coupe jusqu’à la lie, exploitant tout fantasme sans jamais rien retenir, c’était folie de tout consommer à l’excès, il n’avait pourtant pas d’autre choix pour vivre cet instant animal, ce fabuleux instant où l’on s’oublie.
Il ne pensait pas qu’un jour, plus rien même le voyeurisme ne lui ferait plus aucun effet et que seul le vide serait alors sa compagne… Il s’était donc résolu à ouvrir les portes de son royaume de par le monde, ne pouvant plus connaître le plaisir, n’ayant jamais connu l’amour il voulait écouter, se servir de la musique des mots, de cette émotion, de cette timidité, espérant rencontrer la honte d’avoir pêché chez son hôte pour vibrer.
Il ne lui suffisait pas de savoir, il attendait un frisson de culpabilité qui de l’autre à son oreille lui empoigne les reins. Pour cela il offrait ces lieux qui furent ses propres temples conçus pour la luxure à des inconnues comme un vampire assoiffé non pas de sang, non pas des sens mais des émotions intimes de ses hôtes. Il espérait en silence par la richesse des lieux engendrer plus d’abandon, plus de décadence chez l’âme humaine dont il n’avait que le lointain souvenir.
Et c’était un paradis qu’elle découvrait sans savoir qu’elle s’avançait dans son enfer. Elle était vivante et il était éteint, un mort vivant à l’allure de légende comme sa Bugatti Royale qui dormait dans la cours. Il possédait toujours une très grande classe qui n’avait d’égale que son indifférence totale à toute émotion humaine.
Il était devenu son propre Golem, pourtant des femmes s’étaient damnées pour son amour, il se souvient de visages, des larmes qui coulaient de leurs grands yeux, il se souvient de leurs rires et des idées qu’ils partageaient, si seulement il avait pu aimer ! Mais il n’avait jamais fait que désirer la chair et des caresses de ces corps qui se livraient, il n’avait connu que l’attrait physique, aucune métaphysique de la matière et de l’âme rien pour effleurer son cœur, jamais la sympathie, jamais la beauté, jamais rien ne fut chez lui un déclic à l’amour, il ignorait tout de ce sentiment comme un amputé de cette région, mais il connaissait tous les travers du plaisir chaque recoin des corps.
Ainsi, il avait vécu d’orgasme en orgasme comme on rejoint l’héroïne et ses ailes blanches aux injections répétées, aux souffrances répétées évitées de justesse par une nouvelle connaissance, il avait vécu une dépendance à vie de nouvelles chairs à chavirer ses sens. Mais s’il n’avait eu la chance de connaître l’amour, il n’en était pas pour autant dépourvu de bonté, bien au contraire, il était d’une plénitude intérieure, comme une forme de sainteté de n’ignorer aucune forme de ce plaisir que si peu savent prendre ou distiller.
Il avait été un merveilleux amant toujours à l’écoute de sa partenaire faisant preuve d’imagination, d’initiative, d’attentions, devançant ses désirs qu’il vivait comme les siens. Il en retirait une grande considération pour lui-même, s’il ne donnait pas d’amour, il était tendre ou puissant dans ses gestes et le ballet qu’il formait avec les corps de ses amantes jouait avec du firmament ou des orages. Il avait longtemps conçu l’image parfaite d’une femme comme un marin rêve de l’océan, d’une femme mouvante, jamais une autre, jamais la même, de la femme du matin qui devient celle du soir et qui s’égare sur votre corps comme à la recherche de petits sentiers inconnus, qui revient à la terre comme la vague à la plage, qui étreint la chair comme la glaise, qui glisse se fait humide, chaude comme le soufre et d’un parfum vaporeux comme une roseraie aux milles variétés parfois sous des accents de cannelle, de vanille et de fruits, une femme comme une source qui ne se tarit jamais. Une femme toujours présente, dont on ne se lasse pas parce qu’elle reste un mystère en soi, une femme magique qui disparaît et réapparaît, sans frontière…
Il regardait dont toutes les inconnues auxquelles il louait ses demeures, ils les observaient dans les rapports qui semblaient les unir à leurs amants ou amantes, il cherchait chez les autres à appréhender ce qu’il n’avait pas pu lui trouver. Et de cette femme-là, ce matin au moment de reprendre possession de son domaine, il en était profondément troublé, ému, ce couple avait ébranlé son âme végétative. Il pensait une telle faim animale impossible d’une femme, trop indécente pour ce qu’il avait toujours cru de l’amour.
Il n’avait jamais pu concilier une telle envie de l’autre dans un tel culte, il sentait l’odeur de l’amour pour la première fois de sa vie. Il regardait la chambre, sa chambre et c’était un autre lieu qu’il découvrait dans les mouvements satins de la soie du lit. L’empreinte d’un immense chagrin au milieu de ce qui restait d’un feu de joie. Cette femme avait fait l’amour comme on va se donner la mort, pour la dernière fois et elle avait mis dans ce final tout son être Elle n’était plus elle, elle était feu, elle était braise, parcourant le corps de son amant comme une louve renifle et lèche ses petits. Elle ne cherchait pas un refuge, c’était son illusion à lui. Elle cherchait une évasion, fuir sa prison c’était son rêve à elle. De la tiédeur tranquille de leurs corps montait une pression qui ne circulait pas plus fort comme de coutume dans le corps de l’homme mais de son corps à elle. Ce n’était pas l’homme qui avait besoin de se vider de son essence dans la femme, mais la femme qui désirait liquéfier tout son être et se répandre ensuite hors de la chambre, jusqu’à couler de son étreinte à la mer. Elle se vidait dans chaque geste, du plus profond de son intimité pour voler cette fois hors de lui. C’était une union pour une désunion dans le plus fort orgasme qu’elle voulait connaître, qu’elle grattait comme une chienne, une jouissance qui la propulse hors de lui.
Tandis qu’il pensait qu’elle se donnait, elle s’évadait épuisant chaque particule de son corps à lui pour ne jamais plus y revenir ainsi tantôt elle était femelle et lui faisait offrande de sa peau tantôt elle était mâle et cherchait la possession dans l’intrusion qu’elle faisait subir à son corps. Peut-être cherchait-elle une dernière fois une fusion qu’elle savait impossible ? Etre lui ? Qu’il soit elle ? Qu’il l’aime assez pour permuter ne serais-ce qu’un instant et comprendre. Elle cherchait dans l’étreinte à lui transmettre toute la mémoire vécue de son être, toutes ces émotions qu’on croit partager et pour lesquelles on se leurre. C’était le testament d’une âme indissociable d’un corps.
Le papier et les princes se prêtent à écouter ou à écrire ce genre d’histoire. Il y a là dans le temps ou dans les lieux toute la matière que la vie nous refuse. Quoi de plus clair que le conte
ou la fable pour transcrire l'émotion, pour lui donner tout son relief, toute son ampleur !
C'est ajouter la scène pour jouer à l'infini sa propre tragédie. Les grandes tragédies ne sont que littéraires, les tragédies humaines ne sont que des actes bassement manqués sans rien à en dire sauf à avoir l’âme d’un poète. Le poète ne peut vivre comme un humain, il est tombé des étoiles et cherche toujours par tous les moyens à y revenir Le poète saisit l'émotion d'un simple lieu croisé au détour d'une promenade pour la coucher sur la feuille...
Un lit mi-bois mi-métal posé sur ses pattes de griffon, des tentures de voile gris perle tombant d’un ciel plafond garni de nuages du blanc au sombre, un parterre de marbre couleur lave du volcan, le Stromboli isolé sur son île, un foulard de satin délaissé au sol, puis un calme étrange.
Des murs peints, des paysages, du trompe l’œil et des glaces, des ruines, des murs de château surchargés de feuillage, un âge ancien au-delà de l’Oural, une coupole centrale au-dessus du lit, au milieu des nuages, au départ de la nébuleuse des tentures.
Des miroirs, beaucoup de miroirs et des icônes, une vierge et des saints dans une chambre fantastique hors d’âge, où se mélangent l’or et le noir.
Aux quatre coins de la pièce des statues, des nus antiques.
Un balcon terrasse, les immenses fenêtres grandes ouvertes, au sommet de la tour de briques roses et de bois de cette villa fin dix neuvième, un pin géant pour plus proche voisin et à l’horizon rien d’autre que la mer, le bleu azur au levé du jour orange d’un soleil qui renaît…
Une villa splendide au beau milieu d’un parc immense, des essences rares, des glycines géants recouverts de fleurs qui embaument le jardin tout entier.
Un ficus géant et ses lianes, des arbres du Voyageurs et des fleurs, jasmin et roses par centaines. Une demeure de milliardaire, louée pour une nuit, une seule nuit mais à un prix dérisoire.
Une simple annonce dans le journal, cela ressemblait à une plaisanterie ou cela recelait une proposition indécente. C’était à peine croyable et jusqu’à inquiéter, il était précisé que seule une femme pouvait répondre. Contre toute attente il n’y avait qu’une seule condition à ce prix, peu importe qui vous accompagnait, vous n’aviez aucun compte à rendre au bailleur sauf s’engager à appliquer cette maxime de Cioran : « Je rêve d'un confesseur idéal, à qui tout dire, tout avouer, je rêve d'un saint blasé. »
Imaginez donc les dix-neuf pièces, le parc, même l’auto, tout ce que renfermaient les placards, la cuisine, la cave, tout était votre du moment que vous veniez le plus naturellement du monde y vivre un grand moment de désir dont l’apothéose serait la confession. Même le personnel était à votre disposition. Il va de soi que ce confesseur c’était l’annonceur. Etait-il Dieu ou Diable d’offrir ce lieu si facilement au commun des mortels ? Tentation ou délectation, ou les deux ?
Il offrait sa demeure comme d’autres offrent leur corps pour quelques billets, ce prince hongrois, trop riche trop puissant, trop blasé pour désormais opposer seul le vice à la vertu et en recueillir la jouissance… Toujours son esprit s’égare à l’Est, vers ces terres, cette culture où l’Occident se mélange à l’Orient.
Il lâche les lignes droites pour les courbes, les arabesques. Du classicisme, il n’a que faire. Il aime le chant de la Moldau et du Danube, il est né avec la nostalgie d’une autre époque lorsqu’il était impossible de voir le monde sur un écran mais simplement permis de l’imaginer.
Il aime rêver, laisser son esprit vagabonder, s’égarer aux confins de sa mémoire. Il aime le beau qui fait pleurer autant qu’il fait boire. Il sait pleurer uniquement pour l’art, la vie ne le touche plus.
Le noir, le blanc, les extrêmes, l’exubérance furent son terrain, le silence parfois son territoire, la mer toujours son avenir : il a toujours admiré sa solitude, elle lui ressemble. Les belles demeures chargées de passé nichées dans la verdure sont son perpétuel présent avec quelques appartements deux ou trois hôtels particuliers dans des capitales de par le monde.
Il connaît chaque pays ainsi il n’a plus vraiment de chez lui, d’ailleurs il est lui-même une création de l’exil, sa famille a fuit le communisme, il est resté en partance, à surveiller chaque heure du jour ou de la nuit les mouvements de ses capitaux autour du globe comme un orphelin affamé de l’essentiel, l’argent il l’a, il n’a jamais vraiment connu que ça.
Il n’a pas de réelle patrie, son pays il le vit en imaginaire des histoires racontées de sa grand-mère sur ses pairs. La femme ne sait pas plus qui il est et ce qui l’attire là-bas mais ce n’est pas lui. Lui, ce pourquoi il a longtemps vécu, c’est le baroque sulfureux et sensuel, cette luxure au milieu des icônes, il ne vivait que pour ça et les femmes qui se partageaient alors sa peau lui laissaient des heures durant la volupté de leurs péchés dans les battements de son pouls comme s’il y coulait un sang vice versa vice vertu.
Comme il aimait ça ! Séduire, faire succomber, il n’était jamais ingrat, il ne trouvait pas l’amour, il ne le trouva jamais, il avait su se contenter du plaisir, il n’aimait que la chasse, il tenait ça des ses ancêtres, l’éternel recommencement, son lit n’était qu’un passage.
Sa jouissance unique de ses partenaires se prolongeait par les ébats qu’il filmait à leur insu et qu’il gardait pour les revoir et les consommer à nouveau, seul, cette fois. Il ne se lassait jamais de revoir les regards de ses partenaires dans les premiers comme les derniers instants. Il était son meilleur spectateur, mais s’il pouvait retirer de l’émotion de l’image, il savait qu’il lui était impossible de ressentir à nouveau quelque chose avec la même femme. Quelque chose comme une malédiction, une errance collait à ses veines. Il était alors jeune, il était très beau, d’une élégance naturelle, il se laissa même tenter par son propre sexe, il épuisa toute forme de jouissance buvant la coupe jusqu’à la lie, exploitant tout fantasme sans jamais rien retenir, c’était folie de tout consommer à l’excès, il n’avait pourtant pas d’autre choix pour vivre cet instant animal, ce fabuleux instant où l’on s’oublie.
Il ne pensait pas qu’un jour, plus rien même le voyeurisme ne lui ferait plus aucun effet et que seul le vide serait alors sa compagne… Il s’était donc résolu à ouvrir les portes de son royaume de par le monde, ne pouvant plus connaître le plaisir, n’ayant jamais connu l’amour il voulait écouter, se servir de la musique des mots, de cette émotion, de cette timidité, espérant rencontrer la honte d’avoir pêché chez son hôte pour vibrer.
Il ne lui suffisait pas de savoir, il attendait un frisson de culpabilité qui de l’autre à son oreille lui empoigne les reins. Pour cela il offrait ces lieux qui furent ses propres temples conçus pour la luxure à des inconnues comme un vampire assoiffé non pas de sang, non pas des sens mais des émotions intimes de ses hôtes. Il espérait en silence par la richesse des lieux engendrer plus d’abandon, plus de décadence chez l’âme humaine dont il n’avait que le lointain souvenir.
Et c’était un paradis qu’elle découvrait sans savoir qu’elle s’avançait dans son enfer. Elle était vivante et il était éteint, un mort vivant à l’allure de légende comme sa Bugatti Royale qui dormait dans la cours. Il possédait toujours une très grande classe qui n’avait d’égale que son indifférence totale à toute émotion humaine.
Il était devenu son propre Golem, pourtant des femmes s’étaient damnées pour son amour, il se souvient de visages, des larmes qui coulaient de leurs grands yeux, il se souvient de leurs rires et des idées qu’ils partageaient, si seulement il avait pu aimer ! Mais il n’avait jamais fait que désirer la chair et des caresses de ces corps qui se livraient, il n’avait connu que l’attrait physique, aucune métaphysique de la matière et de l’âme rien pour effleurer son cœur, jamais la sympathie, jamais la beauté, jamais rien ne fut chez lui un déclic à l’amour, il ignorait tout de ce sentiment comme un amputé de cette région, mais il connaissait tous les travers du plaisir chaque recoin des corps.
Ainsi, il avait vécu d’orgasme en orgasme comme on rejoint l’héroïne et ses ailes blanches aux injections répétées, aux souffrances répétées évitées de justesse par une nouvelle connaissance, il avait vécu une dépendance à vie de nouvelles chairs à chavirer ses sens. Mais s’il n’avait eu la chance de connaître l’amour, il n’en était pas pour autant dépourvu de bonté, bien au contraire, il était d’une plénitude intérieure, comme une forme de sainteté de n’ignorer aucune forme de ce plaisir que si peu savent prendre ou distiller.
Il avait été un merveilleux amant toujours à l’écoute de sa partenaire faisant preuve d’imagination, d’initiative, d’attentions, devançant ses désirs qu’il vivait comme les siens. Il en retirait une grande considération pour lui-même, s’il ne donnait pas d’amour, il était tendre ou puissant dans ses gestes et le ballet qu’il formait avec les corps de ses amantes jouait avec du firmament ou des orages. Il avait longtemps conçu l’image parfaite d’une femme comme un marin rêve de l’océan, d’une femme mouvante, jamais une autre, jamais la même, de la femme du matin qui devient celle du soir et qui s’égare sur votre corps comme à la recherche de petits sentiers inconnus, qui revient à la terre comme la vague à la plage, qui étreint la chair comme la glaise, qui glisse se fait humide, chaude comme le soufre et d’un parfum vaporeux comme une roseraie aux milles variétés parfois sous des accents de cannelle, de vanille et de fruits, une femme comme une source qui ne se tarit jamais. Une femme toujours présente, dont on ne se lasse pas parce qu’elle reste un mystère en soi, une femme magique qui disparaît et réapparaît, sans frontière…
Il regardait dont toutes les inconnues auxquelles il louait ses demeures, ils les observaient dans les rapports qui semblaient les unir à leurs amants ou amantes, il cherchait chez les autres à appréhender ce qu’il n’avait pas pu lui trouver. Et de cette femme-là, ce matin au moment de reprendre possession de son domaine, il en était profondément troublé, ému, ce couple avait ébranlé son âme végétative. Il pensait une telle faim animale impossible d’une femme, trop indécente pour ce qu’il avait toujours cru de l’amour.
Il n’avait jamais pu concilier une telle envie de l’autre dans un tel culte, il sentait l’odeur de l’amour pour la première fois de sa vie. Il regardait la chambre, sa chambre et c’était un autre lieu qu’il découvrait dans les mouvements satins de la soie du lit. L’empreinte d’un immense chagrin au milieu de ce qui restait d’un feu de joie. Cette femme avait fait l’amour comme on va se donner la mort, pour la dernière fois et elle avait mis dans ce final tout son être Elle n’était plus elle, elle était feu, elle était braise, parcourant le corps de son amant comme une louve renifle et lèche ses petits. Elle ne cherchait pas un refuge, c’était son illusion à lui. Elle cherchait une évasion, fuir sa prison c’était son rêve à elle. De la tiédeur tranquille de leurs corps montait une pression qui ne circulait pas plus fort comme de coutume dans le corps de l’homme mais de son corps à elle. Ce n’était pas l’homme qui avait besoin de se vider de son essence dans la femme, mais la femme qui désirait liquéfier tout son être et se répandre ensuite hors de la chambre, jusqu’à couler de son étreinte à la mer. Elle se vidait dans chaque geste, du plus profond de son intimité pour voler cette fois hors de lui. C’était une union pour une désunion dans le plus fort orgasme qu’elle voulait connaître, qu’elle grattait comme une chienne, une jouissance qui la propulse hors de lui.
Tandis qu’il pensait qu’elle se donnait, elle s’évadait épuisant chaque particule de son corps à lui pour ne jamais plus y revenir ainsi tantôt elle était femelle et lui faisait offrande de sa peau tantôt elle était mâle et cherchait la possession dans l’intrusion qu’elle faisait subir à son corps. Peut-être cherchait-elle une dernière fois une fusion qu’elle savait impossible ? Etre lui ? Qu’il soit elle ? Qu’il l’aime assez pour permuter ne serais-ce qu’un instant et comprendre. Elle cherchait dans l’étreinte à lui transmettre toute la mémoire vécue de son être, toutes ces émotions qu’on croit partager et pour lesquelles on se leurre. C’était le testament d’une âme indissociable d’un corps.
Le papier et les princes se prêtent à écouter ou à écrire ce genre d’histoire. Il y a là dans le temps ou dans les lieux toute la matière que la vie nous refuse. Quoi de plus clair que le conte
ou la fable pour transcrire l'émotion, pour lui donner tout son relief, toute son ampleur !
C'est ajouter la scène pour jouer à l'infini sa propre tragédie. Les grandes tragédies ne sont que littéraires, les tragédies humaines ne sont que des actes bassement manqués sans rien à en dire sauf à avoir l’âme d’un poète. Le poète ne peut vivre comme un humain, il est tombé des étoiles et cherche toujours par tous les moyens à y revenir Le poète saisit l'émotion d'un simple lieu croisé au détour d'une promenade pour la coucher sur la feuille...

0 Comments:
Post a Comment
<< Home